mercredi 18 janvier 2017

Scalp : la funèbre chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage _ Hugues Micol

« L’existence n’est qu’une imposture. Alors envoyez-moi à Dieu… je le tuerai aussi ».

John Glanton. Un nom tristement célèbre. Combattant pour l’indépendance du Texas au moment de la guerre américano-mexicaine (1846-1848), il devient par la suite chef d’une bande de massacreurs d’indiens sans foi ni loi. Du Texas à l’Arizona, il sème la terreur partout sur son passage, habité par une folie destructrice et une rage meurtrière aussi abjecte qu’infinie.

Un Far West sauvage, cradingue, malsain, loin des images d’Épinal. Racket, assassinats, viols, beuveries, Glanton et sa clique n’ont aucune limite. Pour prouver aux autorités mexicaines que les indiens ont bien été rayés de la carte et se faire payer la prime de 200 dollars par tête de pipe, il prélève le scalp avec une oreille (ça évite tout malentendu). Couteaux ou armes à feu, tout est bon pour mener à bien une chevauchée démoniaque ne cessant de repousser les frontières de la barbarie.

L’épopée sanglante de Glanton se traduit dans l’album par une fureur graphique s’affranchissant  des cases dans un noir et blanc charbonneux, torturé, proche de l’hallucination. Micol ne juge pas, il ne cherche pas à comprendre ou à excuser, encore moins à condamner. Il s’en tient aux faits dans toute leur horreur et leur cruauté, loin d’une quelconque analyse psychologique. Tout juste fait-il du meurtre, du viol et du scalp de la fiancée de Glanton dans sa jeunesse un élément déclencheur pouvant expliquer son comportement sans pitié.

La représentation de la violence est tout simplement sidérante. Micol exprime la bestialité et la rage meurtrière à travers de véritables tableaux où les corps s’entremêlent (à l’image de la couverture d’ailleurs) dans une forme de frénésie incontrôlable. La force d’évocation de ces illustrations pleine page aux allures de gravure fourmillant de détails et de mouvement m’a laissé sur le c…

Un album terrible, implacable, exhalant des odeurs de poudre et de sang, dont le réalisme mettra mal à l’aise plus d’un lecteur, qu’on se le dise.

Scalp : la funèbre chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage d’Hugues Micol. Futuropolis, 2017. 192 pages. 28,00 euros.

















mardi 17 janvier 2017

Les mains dans la terre - Cathy Ytak

« Chers parents, j'arrête mes études. Je renonce à cette dernière année, à cette carrière annoncée qui n'exige guère d'effort et ne m'apporte en retour aucune satisfaction. Quand vous lirez cette lettre, je serai déjà parti. »

Bouleversé par un séjour touristique dans le Nordeste Brésilien, Mathias comprend que la vie qui l’attend ne correspond en rien à ses aspirations profondes. Ses brillantes études, censées le préparer à reprendre le flambeau de l’entreprise familiale, lui ont inculqué la loi du marché, l’exploitation des peuples et des richesses naturelles comme instrument d’une croissance ne profitant qu’aux riches. Toujours plus pour toujours moins de monde, l’équation le rend malade.

Alors Mathias prend la plume. Dans une longue lettre adressée à ses parents, il explique et justifie ses choix, son changement de vie radical, sa difficulté à l’assumer : « Je viens de briser, violemment, en quelques secondes, la gangue dans laquelle vous, mes chers parents, vous m’aviez enfermé. J’ai, à cet instant, la fragilité d’une chrysalide qui devient papillon et n’a pas osé déplier ses ailes encore molles ».

Cathy Ytak dresse le portrait d’un jeune homme en quête de sens, d’un jeune homme pétri d’idéalisme, prêt à sortir du carcan de l’atavisme. La colère est contenue. Pas la peine de hurler, le ton est serein, les arguments limpides. Mathias est fragile mais convaincu du bienfait de son choix, convaincu qu’il lui faut « vivre autrement, à la mesure de ses vrais désirs et pas à celle des désirs créés par la société dans un but de profit. Vivre à sa place dans le monde sans prendre la place des autres ».

Un roman sensible et engagé, porté par la plume délicate d’une auteure que j’adore, qui assume ses convictions et aime pousser ses lecteurs à la réflexion. Pour le coup l’objectif est atteint, haut la main même !  

Les mains dans la terre de Cathy Ytak. Le Muscadier, 2016. 55 pages. 8,50 euros. A partir de 13 ans.


Une pépite jeunesse que je partage évidemment avec Noukette, comme chaque mardi ou presque.



















lundi 16 janvier 2017

La succession - Jean-Paul Dubois

Petit-fils d'un des médecins de Staline, fils d’un médecin réputé de Toulouse, Paul avait un chemin tout tracé à suivre. Mais après avoir terminé ses études de médecine, il a préféré vivre de sa passion, la pelote basque, en partant pour Miami, où il est devenu joueur professionnel de ce sport très prisé par les parieurs dans les années 80. Au moment où s’ouvre le roman, Paul doit rentrer en France suite au décès de son père. Ce dernier s’est suicidé, entretenant une fâcheuse tradition familiale. Seul dans la grande maison vide où il a grandi en fils unique, Paul s’interroge et affronte des fantômes qui risquent de l’entraîner sur une pente des plus savonneuses.

Pas de surprise, Dubois fait du Dubois (en même temps c’est ce qu’il faite le mieux). On retrouve donc ici ses thèmes fétiches, à savoir un anti-héros prénommé Paul (le même prénom dans chacun de ses romans), une histoire de famille particulièrement dysfonctionnelle, un rapport au père complexe, des voitures (souvent anglaises), les USA (et plus précisément la Floride), une femme qui devient une obsession, etc. Mais aussi un cheminement intérieur où la solitude occupe une part essentielle, une quête existentielle, une nostalgie fortement teintée de mélancolie et cette question qui ne cesse de revenir en boucle mais dont on connait la réponse d’emblée : peut-on échapper à sa destinée ?

La Succession est le 21ème livre de Jean-Paul Dubois. Je ne les ai pas tous lus mais pour moi, ce n’est pas le meilleur. J’adore toujours autant ses personnages si attachants et son écriture ample et précise, son art du détail qui créé l’émotion à partir de petits riens (la fidélité d’un chien, un moment passé avec son meilleur ami, les paysages du pays Basque...).  Mais j’ai regretté de ne pas retrouver la pincée de second degré, d’autodérision et d’humour noir qui offre un soupçon de légèreté au milieu de sujets toujours pesants. Je crois tout simplement que je n’ai jamais vu Dubois aussi triste, aussi résigné (lucide diront certains), et ce n’est clairement pas dans cette posture que je le préfère.

Il n’empêche, retrouver cet auteur et son univers si particulier, même maussade, cela reste un plaisir à ne bouder sous aucun prétexte.

La succession de Jean-Paul Dubois. L’olivier, 2016. 234 pages. 19,00 euros.


Un cadeau de ma complice Noukette, avec qui j’ai le plaisir de partager cette lecture commune. 








dimanche 15 janvier 2017

Pourquoi les lapins ne portent pas de culotte - Antonin Louchard

« Comme les lapins n’ont pas encore inventé l’école, Zou passe toutes ses journées à gambader dans les champs et dans les prés. […] Quand il est un peu fatigué, Zou s’allonge à l’ombre d’une futaie pour rêvasser ou faire la sieste. Bien sûr, il regarderait volontiers la télé, mais vous vous doutez bien que les lapins sont encore très loin de l’inventer un jour ».

Voilà, la couleur est annoncée dès les premières pages, on sent qu’une fois de plus Antonin Louchard va donner dans l’humour décapant. Il nous conte ici l’histoire de Zou, petit lapin amoureux de la jolie Betty. Problème, la concurrence est rude et Betty ne sait qui choisir parmi tous ces prétendants se ressemblant comme deux gouttes d’eau. Pour faire la différence, Zou doit se démarquer. En tombant par hasard sur une culotte rouge tombée d’un fil à linge, le lapin va sans le savoir trouver l’argument de séduction imparable. Et provoquer par la même une belle pagaille dans la vie de ses congénères.

Un régal cet album. De par ses illustrations si expressives et si colorées, mais aussi et surtout grâce à une histoire drôle et inventive. Le propos se double d’une véritable profondeur, démontrant avec brio comment un ordre social parfaitement serein et établi peut basculer vers un régime totalitaire et belliqueux au moindre bouleversement.

Détournant le principe des contes des origines (ou contes « des pourquoi ») popularisés, entre autres, par Kipling, Louchard s’en donne à cœur joie et pousse le bouchon loin, très loin même, sur un ton qui n’appartient qu’à lui, mélange de bienveillance un brin moqueuse (les lapins ne sont « pas très malins-malins ») et d’humour ravageur, voire très noir (à ce titre la conclusion est un modèle du genre, et tant pis pour les convenances).   

Du grand art, et un album jeunesse qui n’hésite pas à sortir des sentiers battus, voilà qui fait un bien fou !


Pourquoi les lapins ne portent pas de culotte d’Antonin Louchard. Seuil jeunesse, 2016. 64 pages. 14,50 euros. A partir de 4-5 ans.



vendredi 13 janvier 2017

Confessions de Nat Turner

Dimanche 21 août 1831. Alors que la nuit tombe, un groupe d’esclaves mené par Nat Turner pénètre dans les maisons des familles blanches du comté de Southampton, en Virginie. Surprises dans leur sommeil, les victimes sont massacrées sans la moindre pitié. Au fil de la nuit la troupe grossit et progresse méthodiquement, de plantation en plantation, tuant tous les blancs qui croisent sa route. Ils ne seront stoppés que le lundi après-midi, une fois l’alerte donnée. Caché dans les bois, Nat Turner parviendra à s’échapper. Il sera capturé le 30 octobre. Deux jours plus tard, un avocat blanc le rencontre dans sa cellule et recueille la confession « libre et entière des origines, du développement et de la mise en œuvre de la révolte d’esclaves dont il a été l’instigateur et le meneur ».

Que retenir de cette confession ? Que Nat Turner, impassible, se livre froidement, sans colère ni haine, sans fierté ni glorification de ses actes. Sans regrets non plus. D’ailleurs, le jour de son procès, il plaidera « non coupable » en indiquant qu’il ne ressentait aucune culpabilité. Ses motivations sont avant tout mystiques. Considéré par les siens depuis sa naissance comme un être à part, il a appris à lire et à écrire seul. A la fois esclave et pasteur, il a longuement étudié la bible et trouvé dans les écritures une légitimité du recours à la violence. Prophète en « mission de mort », persuadé d’être « promis à un destin exceptionnel », présenté  par les blancs comme un fanatique illuminé, il est devenu un symbole pour une grande partie de la communauté afro-américaine. Loin de la « simple » révolte, l’insurrection de Southampton a été portée par une volonté manifeste et assumée de rendre à l’oppresseur la souffrance qu’il a fait subir aux esclaves : « Mon objectif était de semer la terreur et la dévastation où que nous allions ».

La préface et le commentaire final de Thomas R. Gray , l’avocat ayant recueilli la confession, montre à quel point la communauté blanche n’a à aucun moment cherché à comprendre les causes de la révolte et a réduit les agissement des esclaves à un simple manque de discernement. Pour Gray, Turner et sa clique meurtrière ne sont que des « sauvages », des « mécréants sanguinaires » et la confession de leur chef « se lit comme une leçon terrible, mais, on l’espère, utile, sur la façon dont fonctionne un esprit comme le sien lorsqu’il tente de saisir des choses qui sont hors de sa portée ». Tout est dit, fermez le ban…

Le massacre de Southampton aura fait 55 victimes blanches, hommes, femmes, enfants et nourrissons. Nat Turner, après sa pendaison, sera écorché et démembré, les différentes parties de son corps dispersées à travers le pays pour que personne ne puisse honorer sa sépulture et faire de lui un martyr.

Confessions de Nat Turner. Allia, 2017. 80 pages. 6,50 euros.

PS : Birth of a Nation, film sorti cette semaine, retrace (et héroïse) le périple sanglant de Turner. Je préfère m’en tenir à ces confessions, matériau brut loin de toute interprétation et à la portée bien plus puissante, il me semble.







mercredi 11 janvier 2017

Sweet Tooth T1 - Jeff Lemire

Depuis sept ans la terre est ravagée par un virus inconnu ayant fait disparaitre la quasi-totalité de la population. Les enfants nés après le début de l’épidémie semblent immunisés. Ce sont des enfants hybrides, mi-humains, mi-animaux. Gus est l’un d’eux.  Enfant cerf, il n’a jamais quitté les bois. Son père le lui a toujours interdit car, « en dehors des bois, il y a le feu et l’enfer ». A la mort de ce dernier Gus est capturé par des chasseurs. Secouru par le mystérieux Jepperd, il se résigne à désobéir aux recommandations paternelles et à suivre son sauveur jusqu’à la réserve, un endroit où, théoriquement, il sera en sécurité.

Encore du post apocalyptique, encore une pandémie destructrice et des enfants livrés à eux-mêmes. Je ne suis ni fan ni spécialiste du genre mais je suis en train de lire « Dans la forêt » qui aborde le même thème et ma fille m’avait traîné au cinéma l’an dernier pour voir la « Cinquième vague », à peu près dans le même créneau. Sans compter le fait que Gus m’a, par bien des aspects (naïveté et découverte du monde dans toute sa sauvagerie et sa complexité), rappelé Le garçon de Marcus Malte. Bref, il y avait un vrai risque de saturation avec ce Comics que Mo a eu la gentillesse de déposer au pied de mon sapin il y a 15 jours. Et pourtant je me suis régalé de bout en bout.

Je retrouve dans cette série des thèmes récurrents chez l’auteur de Jack Joseph, à savoir le difficile rapport au père, la religion, la construction de l’identité, le sentiment d’abandon lié à la perte d’un proche, la violence et même le hockey sur glace. La dimension post apocalyptique est ici un prétexte pour aborder la question de la culpabilité, du passage de l’innocence à « l’expérience », de l’ignorance à la prise de conscience. Jepperd est le guide de Gus, son protecteur, celui sans lequel le garçon ne pourrait affronter le monde des hommes et leur méchanceté primaire. Mais ce n’est évidemment pas si simple. Chaque épisode de la série (il y en a onze dans ce premier tome) pousse plus loin l’ambivalence des rapports humains et souligne l’ampleur des désillusions, même si une infime trace de lumière continue de vaciller dans les ténèbres sans jamais s’éteindre totalement.

Graphiquement c’est brut de décoffrage, le trait est aiguisé comme une lame et le cadrage sans faille tient le lecteur en haleine, jouant sur l’alternance entre des séquences pied au plancher et d’autres presque contemplatives. Et j’aime toujours autant cette représentation de la violence sans complaisance ni esthétisation excessive qui est un peu la marque de fabrique du dessinateur.

Il y a quelque chose de poignant et d’unique dans ce récit au départ des plus classiques. Lemire s’empare du sujet avec une maîtrise, une puissance et un angle d’attaque qui lui donne une véritable originalité. Un tour de force absolument épatant qui m’a laissé pantelant au moment de tourner la dernière page. Le troisième et dernier tome vient tout juste de sortir, mon banquier ne va pas remercier Mo de m’avoir fait découvrir une série aussi addictive parce qu’il est évident que je vais me jeter sur la suite sans plus attendre.

Sweet Tooth T1 de Jeff Lemire (traduction Benjamin Rivière). Urban Comics , 2015. 280 pages. 22,50 euros .

Mo a déjà lu toute la série, la veinarde. Son avis ici.



mardi 10 janvier 2017

Sauveur et fils, saison 2 - Marie-Aude Murail

Il n’y avait qu’un cochon d’inde (et non un hamster !) sur la couverture du premier tome, il y en a cinq sur celle du second. En une seule portée la famille de Mme Gustavia s’est agrandie, comme celle de Sauveur d’ailleurs. Car le psychologue, en plus de son fils Lazare, a désormais une femme dans sa vie, la jolie Louise, elle-même maman de deux enfants. Sans compter que Gabin, le lycéen dont la mère est internée, s’est installé dans son grenier. Et qu’un certain Jovo va trouver refuge pour quelques temps dans sa cave.

Beaucoup de monde dans la vie privée de Sauveur donc, presque autant que de patients défilant dans son cabinet. Parmi eux on retrouve Ella, Blandine, Samuel, Charlie et Élodie ainsi que madame Dumayet. Quelques nouvelles têtes aussi, Raja la petite irakienne ayant fui les horreurs de la guerre, Pénélope Mottin la mythomane ou encore madame Germain et ses tocs. Des cas aussi différents que complexes qu’il traite avec une bienveillance et un professionnalisme jamais mis en défaut.

Marie-Aude Murail a trouvé la formule magique avec cette série. De l’empathie, des personnages attachants, une mise en scène imparable, des dialogues au cordeau, du rire et des larmes, elle mène sa barque en chef d’orchestre maîtrisant sa partition sur le bout des doigts. Rien n’est forcé, rien ne sonne faux, ni les situations difficiles des patients de Sauveur, ni les échanges savoureux qui rythment chaque page. L’équilibre est parfaitement trouvé, tout le monde en bave mais au final l’espoir demeure, la reconstruction est possible malgré les obstacles, Sauveur et sa vie de famille pour le moins alambiquée en sont d’ailleurs l’exemple le plus frappant.

Un roman jeunesse à déguster comme un bonbon fondant sous la langue, comme une potion dont on se délecte, une potion toujours plus douce qu’amère. Le seul hic, c’est qu’il reste en bouche un goût de trop peu. Une troisième saison est heureusement prévue pour l’automne prochain. Mais l’attente va être bien longue !

Sauveur et fils, saison 2 de Marie-Aude Murail. École des loisirs, 2016. 315 pages. 17,00 euros. A partir de 12 ans.


Un titre parfait pour attaquer sous les meilleurs auspices une nouvelle année de pépites jeunesse avec ma complice Noukette !









lundi 9 janvier 2017

Là où se croisent quatre chemins - Tommi Kinnunen

1895-1996. Au cœur de la Taïga finlandaise, un siècle d’histoire familiale se noue à travers les destins de quatre personnages. Maria, la grand-mère, sage-femme qui, au début des années 1900, élève seule sa fille Lahja avec une fierté et une indépendance revendiquées. Lahja qui, contrairement à sa mère, n’aura de cesse de chercher à fonder un foyer. Onni, son mari, revenu de la guerre en héros  mais porteur d’un lourd secret,  ne pourra malheureusement jamais lui offrir le bonheur auquel elle aspire. C’est finalement leur belle-fille Kaarina qui lèvera le voile sur les non-dits et les silences profondément enfouis depuis des décennies.

Quatre portraits pour une seule et même famille, quatre portraits pour déployer une fresque à la fois intime et universelle. Quatre personnages et trois générations, chacun ayant droit à une partie bien distincte. Au fil de courts chapitres le lecteur découvre des dates fondatrices, des lieux et événements importants ayant jalonné leur histoire individuelle et commune. Le changement de personnage ne fait pas forcément revivre les choses avec un point de vue différent, il apporte au contraire les pièces manquantes du puzzle. C’est toute la force et la finesse de ce premier roman à la narration redoutable d’efficacité et d’intelligence.

Tommi Kinnunen retrace un siècle mouvementé de l’histoire finlandaise marqué par les ravages de la seconde guerre mondiale. Il dresse de touchants portraits de femmes mais offre paradoxalement à son texte l’éclairage le plus inattendu à travers la figure d’Onni, mari et gendre mystérieux qui « s’était marié comme il se doit, avait eu deux enfants. Fait la guerre comme tout le monde. Qu’avait-il fait de mal ? Ce n’est pas de cette vie qu’il voulait ».

J’ai tout aimé dans ce roman, l’écriture, la construction, l’ambiance glaciale d’une pays couvert de lacs et de forêts, un peuple taiseux aux mœurs conservatrices dont il est difficile de s'affranchir. Décidément, la littérature nordique ne cessera de me surprendre (et de me ravir au plus haut point !).

Là où se croisent quatre chemins de Tommi Kinnunen (traduction de Claire Saint-Germain). Albin Michel, 2017. 350 pages. 22,00 euros.




dimanche 8 janvier 2017

Égratignures - Simon Hureau

J’aime bien les nouvelles en BD. L’exercice n’est pas simple et peu d’auteurs s’y frottent. Chabouté par exemple est un maître du genre, ses Fables amères sont des bijoux de concision et d’efficacité. Simon Hureau décline dans ce recueil sept variations autour de l’enfance. Certaines se déroulent au début du 20ème siècle, d’autres de nos jours avec des enfants esclaves ou un gamin des rues dans un pays qui pourrait être la Mongolie. Une enfance souvent meurtrie par les adultes et des situations plus ou moins tragiques mais jamais sordides.

Le titre est parlant, il annonce des blessures pas forcément superficielles mais qui ne laisseront pas non plus de traces indélébiles, des blessures qui participent à la formation de petits êtres en devenir. Dans ces morceaux de vie, Simon Hureau met en avant l’ingénuité et la réflexion, il cherche le positif dans un tableau plutôt sombre et fait en sorte que chacun de ses récits se termine bien.



Racontées à la première personne, les histoires expriment le ressenti profond du narrateur, sans distance ni jugement venus de l’extérieur, dans une forme proche du journal intime. Pas de cases clairement dessinées, pas de dialogue, un trait rond reconnaissable au premier coup d’œil et un noir et blanc somptueux, Simon Hureau signe un recueil touchant qui s'aventure sur le chemin ô combien tortueux des moments clés de l'enfance, de ceux qui posent les jalons d'une future vie d'adulte. L'exercice est périlleux mais parfaitement maîtrisé. Et l'objet-livre (format carré, dos toilé) est superbe, ce qui ne gâche rien.

Égratignures de Simon Hureau.  Jarjile éditions, 2015. 120 pages. 18,00 euros.


Une lecture commune que j'ai le plaisir de partager avec Mo, fan absolue du travail de Simon Hureau.
Son avis ici.




vendredi 6 janvier 2017

Parmi les loups et les bandits - Atticus Lish

Elle est arrivée en Amérique en passant par le Mexique. Chinoise de confession musulmane, sans papiers ni contacts avec sa communauté, Zou Lei débarque à New-York après un an de prison. Boulot minable à Chinatown payé bien en dessous du minimum légal, logement dans un dortoir exploité par un marchand de sommeil, incertitude liée à sa condition de clandestine, Zou Lei s’accroche, se bat pour survivre, prête à toutes les concessions et à tous les sacrifices pour se construire un avenir.

Lui revient d’Irak. Il y a vu des horreurs. En a commis aussi. Il descend du bus son sac sur le dos et trouve une chambre à louer dans un sous-sol du Queens. Skinner est en plein stress post-traumatique, hanté par des visions de corps déchiquetés sous la mitraille. Insomnie, paranoïa, dépression, il noie son mal être dans l’alcool et parcourt la ville sans but.

Ils se sont rencontrés par hasard et ont partagé leurs angoisses. Ils se sont accrochés l’un à l’autre pour ne pas sombrer. Ils ont osé tirer des plans sur la comète malgré leurs situations précaires, malgré l’évidence de la chute à venir…

Je ne suis pas un adepte de l’emphase, je ne suis pas du genre à m’emballer facilement (enfin je crois) mais je n’hésiterais pas une seconde à qualifier ce premier roman d’exceptionnel. Même si je sais d’avance qu’il ne plaira pas à tout le monde et que les amateurs de psychologie n’y trouveront pas leur compte.

Car Atticus Lish s’en tient aux faits. Sans juger, sans interpréter. Il montre ce que font les personnages et laisse au lecteur le soin d’en déduire ce qu’ils sont. En multipliant les descriptions, il sait que les postures, les attitudes, les dialogues se suffisent à eux-mêmes. Skinner va mal, Zou Lei est terrorisée, il est en colère, elle souffre. Pas besoin d’entrer dans leurs pensées, de les décortiquer. J’adore cette manière « factuelle »de raconter une histoire, cette littérature quasi documentaire. C’est une écriture à la fois très orale et très visuelle, brute, organique, rugueuse, spontanée. Le chapitre entier consacré à l’errance nocturne et hallucinée de Zou Lei dans un New-York stupéfiant de réalisme est à ce titre un modèle du genre. D’ailleurs, la ville est tout sauf un simple décor, c’est le troisième personnage principal du roman, un personnage aussi violent qu’indifférent au sort des sans grades arpentant ses rues.

Parmi les loups et les bandits n’est pas une histoire d’amour, le Queens n’est pas Vérone. Ces deux-là s’apprécient, c’est une certitude, ils partagent une réelle affection, ils ont des relations sexuelles, ils ont trouvé en l’autre le contrepoids à une irrespirable solitude. Ni plus ni moins : « A leur retour, ils vacillèrent une fois de plus au bord de la tristesse. Il lui demanda s’ils pouvaient s’allonger sur le lit et se serrer dans les bras jusqu’à ce qu’elle doive partir. Ils restèrent enlacés pendant un assez long moment, la lampe de chevet toujours allumée pour le réconfort. […] Je t’aime, dit-il. Elle ne répondit pas et il se demanda si ces mots sonnaient aussi creux pour elle que pour lui ».

C’est un roman fabuleux, tout en tension, asphyxiant. Un roman profondément urbain, le roman du peuple d’en bas, une plongée dans le quart monde new-yorkais qui braque les projecteurs sur la misère sans misérabilisme. Un univers où le quotidien est une lutte sans fin, où la désillusion prendra toujours le pas sur l’espoir. C’est pour moi le portrait le plus juste de ce qu’est une vie de clandestin dans l’Amérique de l’après 11 septembre. Couronné par le prestigieux Pen/Faulkner Award, Parmi les loups et les bandits a été salué par le jury comme une œuvre qui « fouille et met en lumière une Amérique vaste et traumatisée, qui vit, travaille et aime aux portes du palais ». Un palais dont Zou Lei et Skinner ne monteront jamais les marches, pas la peine d’être devin pour imaginer la fin de leur histoire.

Incontestablement mon plus gros coup de cœur en littérature étrangère de l’année 2016 (juste devant Anatomie d’un soldat, c’est dire).

Parmi les loups et les bandits d’Atticus Lish (traduction de Céline Leroy). Buchet Chastel, 2016. 560 pages. 24,00 euros.